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Les domaines viticoles doivent-ils encore construire des hôtels ?

  • Photo du rédacteur: Charlotte FOUGERE
    Charlotte FOUGERE
  • 10 juil.
  • 10 min de lecture
Les domaines viticoles doivent-ils encore construire des hôtels ?

Pendant longtemps, la construction d'un hôtel est apparue comme l'aboutissement naturel de toute stratégie œnotouristique ambitieuse. Des grands domaines de Bourgogne, de Champagne ou du Bordelais, à la Napa Valley, en passant par la Toscane ou l'Afrique du Sud, l'hôtel s'est progressivement imposé comme le symbole d'une montée en gamme : prolonger le séjour des visiteurs, diversifier les revenus, renforcer l'image de marque et faire du domaine une destination à part entière. Plus encore, il est devenu, dans l'imaginaire collectif, le signe qu'un domaine avait « réussi ». Comme si l'ouverture d'un hôtel constituait l'ultime étape d'un développement accompli, la preuve qu'un vignoble avait changé de dimension et rejoint le cercle des grandes destinations œnotouristiques.

Cette évolution s'explique. Au cours des vingt dernières années, l'essor de l'œnotourisme a profondément transformé les attentes des visiteurs.


Il ne s'agissait plus seulement de venir déguster un vin, mais de vivre une expérience complète, immersive, où l'hébergement semblait naturellement trouver sa place. Les réussites de quelques domaines emblématiques ont contribué à faire de l'hôtel un véritable totem de prestige, parfois davantage qu'un choix stratégique longuement réfléchi. Pourtant, le contexte a profondément changé. Explosion des coûts de construction, hausse des taux d'intérêt, complexité croissante de l'exploitation hôtelière, évolution des attentes des voyageurs, émergence de modèles d'hébergement plus souples… Les conditions qui ont favorisé cette dynamique ne sont plus les mêmes. 


La question n'est donc plus seulement de savoir s'il faut construire un hôtel. Elle est de déterminer si un hôtel constitue encore la réponse la plus pertinente à la stratégie et aux ambitions d'un domaine viticole.


1. Pourquoi l'hôtel est-il devenu le modèle de référence ?


Avant de s'interroger sur la pertinence de ce modèle aujourd'hui, il est essentiel de comprendre pourquoi il s'est imposé avec une telle évidence. Car pendant près de deux décennies, construire un hôtel répondait à une logique économique, touristique et marketing particulièrement cohérente.


Une évolution naturelle de l'œnotourisme


L'œnotourisme a connu une profonde mutation. Longtemps centré sur la visite de cave et la dégustation, il s'est progressivement enrichi d'une palette d'expériences : découverte des paysages, gastronomie, bien-être, culture, événements, activités de pleine nature… Dans ce contexte, l'hébergement est apparu comme le prolongement naturel de cette montée en gamme. Il permettait de transformer une visite de quelques heures en un véritable séjour, offrant aux visiteurs davantage de temps pour découvrir le domaine, le territoire et, bien souvent, consommer davantage de prestations.

Pour les domaines, les bénéfices semblaient évidents :


  • allonger la durée moyenne de séjour ;

  • diversifier les sources de revenus ;

  • augmenter le panier moyen par visiteur ;

  • renforcer les ventes de vin grâce à une relation plus longue et plus qualitative ;

  • fidéliser une clientèle à fort pouvoir d'achat.


L'hôtel devenait ainsi bien plus qu'un équipement d'hébergement : il participait pleinement à la création de valeur du domaine.


De l'outil stratégique au symbole de réussite


Au fil des années, certains projets emblématiques ont largement contribué à façonner les imaginaires. Ils ont démontré qu'un domaine viticole pouvait devenir une destination internationale, où le vin n'était plus l'unique raison de venir, mais l'élément central d'une expérience globale. L'hôtel s'est alors progressivement imposé comme un marqueur de prestige. Pour de nombreux propriétaires, il incarnait une nouvelle étape de développement, presque un passage obligé vers le haut de gamme. 


Ce glissement est important, car ce qui relevait initialement d'un outil stratégique est parfois devenu un objectif en soi. La présence d'un hôtel pouvait être perçue comme un signe de réussite, indépendamment de la réalité économique du projet ou de sa cohérence avec l'identité du domaine. Or, un modèle qui fonctionne pour un grand vignoble international, bénéficiant d'une forte notoriété et d'une fréquentation soutenue, n'est pas nécessairement transposable à tous les territoires ni à toutes les exploitations. C'est précisément cette évidence apparente qu'il convient aujourd'hui de réexaminer.


2. Un modèle aujourd'hui confronté à de nouvelles réalités


Le succès rencontré par les hôtels au sein des domaines viticoles ne doit pas masquer une réalité : les conditions qui ont favorisé leur développement ont profondément évolué. En quelques années, les équilibres économiques, les contraintes d'exploitation et les attentes des clientèles se sont transformés. Dans ce nouveau contexte, construire un hôtel reste une option pertinente pour certains domaines. Mais cette décision mérite désormais une analyse beaucoup plus approfondie qu'auparavant.


Des investissements de plus en plus lourds


La hausse des coûts de construction, l'augmentation des taux d'intérêt, les nouvelles exigences environnementales ou encore le renforcement des réglementations ont considérablement alourdi le coût des projets hôteliers, notamment en France. À cela s'ajoutent les contraintes propres au patrimoine viticole. De nombreux domaines souhaitent réhabiliter des bâtiments historiques (maisons de maître, anciens chais, dépendances ou bâtiments classés), dont la rénovation s'avère souvent plus complexe et plus coûteuse qu'une construction traditionnelle. 


Ces investissements mobilisent des capitaux importants sur le long terme, avec des retours sur investissement parfois difficiles à sécuriser. Car, contrairement à un établissement implanté au cœur d'une grande métropole ou d'une destination touristique fonctionnant toute l'année, un domaine viticole reste souvent soumis à une fréquentation saisonnière, avec des pics d'activité concentrés sur quelques mois. Cette réalité pèse directement sur le taux d'occupation et donc sur l'équilibre économique du projet.


L'hôtellerie est un métier à part entière


Construire un hôtel constitue une décision d'investissement. L'exploiter durablement est un tout autre métier. L'activité hôtelière suppose des compétences spécifiques en gestion des ressources humaines, commercialisation, distribution, revenue management, restauration, maintenance, relation client ou encore gestion opérationnelle quotidienne. Autant de savoir-faire qui dépassent largement le cœur de métier d'un domaine viticole. 


Or, les difficultés de recrutement que connaît aujourd'hui l'ensemble du secteur de l'hospitalité rendent cette équation encore plus complexe. Attirer, former et fidéliser des équipes qualifiées représente désormais un enjeu majeur, en particulier dans des territoires ruraux où les tensions sur l'emploi sont parfois très fortes. Pour certains domaines, cette diversification constitue une formidable opportunité de développement. Pour d'autres, elle peut progressivement devenir une source de complexité qui mobilise une part croissante des ressources humaines, financières et managériales.


Lorsque l'hôtel devient le centre de gravité


Une autre question peut être posée avec prudence. À partir de quel moment l'hôtel cesse-t-il d'être au service du domaine... pour devenir son activité principale ? Lorsqu'un établissement hôtelier prend de l'ampleur, il peut rapidement concentrer l'essentiel des investissements, des recrutements, des préoccupations opérationnelles et des arbitrages financiers. Le risque n'est évidemment pas systématique, mais il existe. 

Le projet viticole, qui constituait l'origine de la démarche, peut alors passer progressivement au second plan. Cette évolution n'est pas nécessairement problématique si elle est pleinement assumée. Certains groupes ont d'ailleurs fait le choix de devenir de véritables acteurs de l'hospitalité, dont le vin constitue l'un des piliers de leur identité. En revanche, lorsque cette transformation n'a pas été anticipée, elle peut créer un décalage entre le projet initial du domaine et la réalité quotidienne de son exploitation.


Des visiteurs aux attentes plus diversifiées


Enfin, les attentes des clientèles évoluent elles aussi. Les voyageurs recherchent toujours des prestations de qualité, mais leurs aspirations dépassent désormais largement la seule recherche d'un hébergement haut de gamme. Ils souhaitent vivre des expériences plus personnalisées, rencontrer les femmes et les hommes qui façonnent le vignoble, comprendre les paysages, découvrir les savoir-faire, explorer un territoire dans son ensemble. Ils privilégient également des itinéraires plus souples, combinant plusieurs étapes, plusieurs domaines et différents types d'hébergement au cours d'un même séjour. Dans ce contexte, l'hôtel n'est plus la seule manière de prolonger l'expérience œnotouristique. Il demeure une réponse possible, mais il n'est plus la réponse unique. C'est précisément ce changement de perspective qui invite aujourd'hui à se questionner sur la pertinence de certaines formes de développement. 


3. Quelle place l'hébergement doit-il occuper dans la stratégie du domaine ?


À ce stade, le sujet n'est pas tant s'il faut continuer à construire des hôtels dans le vignoble, mais plutôt de déterminer quelle solution d'hébergement répond le mieux au projet du domaine. Car si l'objectif est bien de prolonger l'expérience des visiteurs, l'hôtel n'est aujourd'hui qu'une option parmi d'autres. Le choix dépend avant tout du positionnement recherché, de la clientèle visée, de la capacité d'investissement, des compétences disponibles et de l'ambition du projet. Autrement dit, l'hébergement n'est pas une finalité. Il est un outil au service d'une stratégie de marque, d'un modèle économique et d'une expérience client.


Le boutique-hôtel : créer une véritable destination


Pour certains domaines, le modèle hôtelier reste pleinement pertinent. Lorsqu'il s'inscrit dans un projet global associant restauration, expériences œnotouristiques, bien-être, gastronomie, culture ou événements, il contribue à transformer le domaine en une véritable destination. Des projets comme le fabuleux hôtel Marqués de Riscal, avec son hôtel conçu par Frank Gehry, ou le "Farm hotel' Babylonstoren en Afrique du Sud illustrent parfaitement cette logique. Dans ces deux cas, l'hôtel ne constitue pas un simple service d'hébergement: il fait partie intégrante d'un écosystème où le vin, la gastronomie, les jardins, le bien-être, l'architecture et le paysage composent une expérience cohérente et différenciante. L'établissement hôtelier devient alors l'un des piliers d'une stratégie d'hospitalité assumée, capable d'attirer une clientèle internationale et de renforcer durablement le rayonnement du domaine.


Des formats plus intimistes pour prolonger le séjour


Tous les domaines n'ont cependant ni l'ambition ni la vocation de devenir des exploitants hôteliers. Pour beaucoup, quelques suites, des chambres aménagées dans un bâtiment existant ou une maison privatisable type gîte permettent déjà de prolonger l'expérience des visiteurs dans d'excellentes conditions, avec des investissements et des contraintes d'exploitation beaucoup plus limités. La réhabilitation d'une maison de maître, d'un ancien chai ou d'un bâtiment patrimonial constitue souvent une réponse particulièrement pertinente. Au-delà de l'optimisation économique, cette approche participe à la valorisation du patrimoine bâti et confère au séjour une authenticité difficilement reproductible dans une construction neuve. Dans ces configurations, la capacité d'accueil reste volontairement limitée. L'objectif n'est pas de devenir un hôtel, mais d'offrir quelques nuitées d'exception en parfaite cohérence avec l'identité du domaine.


Miser sur les partenariats plutôt que développer seul


Pendant longtemps, construire un hôtel signifiait presque systématiquement le concevoir, le financer, l'exploiter et le commercialiser soi-même. Ce modèle reste pertinent pour certains domaines, mais il n'est plus le seul. Aujourd'hui, l'hôtellerie offre une grande diversité de modèles de partenariat, permettant de répartir les investissements, de partager les risques et de bénéficier de compétences que le domaine ne possède pas toujours en interne, notamment avec l'essor du tourisme rural renforcé dans le contexte post-Covid. Selon la taille et les ambitions du projet, plusieurs solutions peuvent être envisagées.


  • Les projets les plus ambitieux peuvent faire appel à un opérateur hôtelier spécialisé, chargé d'assurer tout ou partie de l'exploitation de l'établissement dans le cadre d'un contrat de gestion.

  • Pour des projets plus modestes, il est également possible de rejoindre un réseau en affiliation ou en franchise, sans perdre l'identité du domaine. Des enseignes comme Best WesternThe OriginalsLogis Hôtels ou Teritoria permettent ainsi à des établissements indépendants de bénéficier d'une centrale de réservation, d'une puissance commerciale, d'un programme de fidélité, d'outils marketing et d'un accompagnement opérationnel, tout en conservant leur personnalité.

  • D'autres domaines choisissent enfin de conserver la propriété de leur établissement tout en confiant son exploitation quotidienne à une société de gestion spécialisée, leur permettant de se concentrer sur leur cœur de métier : la viticulture, les vins et l'expérience œnotouristique. Cette évolution est particulièrement intéressante pour les domaines de taille intermédiaire, qui ne disposent pas nécessairement des ressources humaines ou des compétences pour exploiter seuls un hôtel.


Entre le modèle du propriétaire-exploitant et celui du simple investisseur, il existe aujourd'hui toute une palette de solutions. L'enjeu n'est donc plus de tout faire soi-même, mais de choisir le mode d'exploitation le plus cohérent avec les ambitions du projet, les compétences disponibles et les moyens financiers mobilisables.


Les hébergements légers et les nouvelles formes d'immersion


L'innovation touche également les formes d'hébergement elles-mêmes. Là où le réflexe consistait autrefois à construire un hôtel, de nombreux domaines explorent aujourd'hui des solutions plus légères, plus flexibles et souvent mieux intégrées dans leur environnement. Lodges au cœur des vignes, cabanes, glamping, pavillons paysagers ou encore tiny houses permettent de proposer une expérience immersive avec des investissements plus maîtrisés, une mise en œuvre plus rapide et une empreinte sur le paysage généralement plus limitée. Le développement de concepts comme Unyoked , qui déploie des tiny houses design au cœur d'espaces naturels notamment en Australie, illustre parfaitement cette évolution. Le succès de ce modèle repose moins sur le niveau de service hôtelier que sur la qualité de l'expérience proposée : ralentir, se reconnecter à la nature et vivre une parenthèse au plus près du paysage. 


Dans le contexte viticole, ces formats permettent de replacer le vignoble lui-même au cœur du séjour. Le visiteur ne vient plus seulement dormir à proximité des vignes : il vit littéralement dans le paysage. Comme nous l'avions déjà évoqué dans notre article consacré aux hébergements insolites dans les vignobles, ces solutions ne constituent évidemment pas une réponse universelle. Elles traduisent néanmoins une évolution de fond : la valeur d'un hébergement ne réside plus uniquement dans son niveau de confort ou sa capacité d'accueil, mais dans l'émotion, le paysage et le récit qu'il permet de vivre. Au fond, ce n'est plus tant le bâtiment qui fait la différence que l'expérience qu'il rend possible.


* Notre avis d'experts chez CALICE Hospitality and Wines 

Les domaines qui réussiront demain ne seront pas nécessairement ceux qui construiront les plus beaux hôtels. Ce seront ceux qui sauront proposer la forme d'hospitalité la plus cohérente avec leur identité, leur territoire et les attentes de leurs visiteurs. Pour certains, cette réponse prendra effectivement la forme d'un hôtel. Pour d'autres, elle reposera sur des chambres d'hôtes avec un niveau de service adapté, un partenariat avec un opérateur, un réseau d'hébergements locaux ou des formats plus immersifs.

In fine, ce n'est pas la copie d'un modèle d'hôtel-vignoble désormais bien installé qui fera date, mais plutôt construire le concept qui créera le plus de valeur, car la réussite d'un projet œnotouristique ne se mesure pas au nombre de chambres qu'il propose. Elle se mesure à sa capacité à donner envie de rester... et surtout de revenir.


Avant de construire votre hôtel, 5 questions stratégiques à se poser

Construire un hôtel constitue souvent l'investissement le plus structurant qu'un domaine viticole puisse engager. 

1. Pourquoi souhaitons-nous proposer de l'hébergement ?

S'agit-il d'allonger la durée de séjour ? De renforcer la marque ? De diversifier les revenus ? De répondre à une demande existante ? Les réponses ne conduiront pas nécessairement au même modèle.


2. Nos visiteurs souhaitent-ils réellement dormir au domaine ?

Les attentes varient fortement selon les clientèles, les territoires et les saisons. Une étude de marché reste indispensable avant tout investissement.


3. Sommes-nous prêts à devenir hôteliers ?

Construire un établissement est une chose. Le commercialiser, recruter, gérer les équipes, maintenir un haut niveau de service et assurer sa rentabilité en est une autre.


4. Existe-t-il une solution plus pertinente ?

Chambres d'hôtes, des hébergements légers, une réhabilitation du patrimoine existant, un partenariat avec un opérateur ou une affiliation peuvent parfois répondre aux mêmes objectifs avec un niveau de risque plus maîtrisé.


5. Cet investissement renforce-t-il réellement notre projet ?

Un hôtel doit prolonger l'identité du domaine, pas la redéfinir. S'il devient le cœur du projet alors que le vin n'en est plus que le décor, il est sans doute temps de reposer la question.


Pour aller plus loin et bénéficier d'un accompagnement personnalisé pour déterminer la faisabilité de votre projet, rendez-vous sur www.calicehospitality.com 



 
 
 

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