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L’oenotourisme passe-t-il à côté de l’économie de la nuit ?

  • Photo du rédacteur: Charlotte FOUGERE
    Charlotte FOUGERE
  • 13 août
  • 9 min de lecture
L’oenotourisme passe-t-il à côté de l’économie de la nuit ?

À 18 heures, la journée d’un visiteur est loin d’être terminée. Celle de nombreux domaines viticoles, en revanche, l’est déjà. Ce décalage en dit beaucoup sur la manière dont l’œnotourisme s’est construit. Pensé comme un prolongement de l’activité du domaine, il s’est généralement organisé autour d'horaires en journée pour visiter les caves, comprendre la production, déguster puis acheter. Désormais, les expériences se sont enrichies, les espaces d’accueil se sont professionnalisés, la gastronomie, l’hébergement, l’art, le bien-être ou l’événementiel ont progressivement investi les propriétés. Cette évolution a souvent transformé ce que l’on propose au visiteur, mais a finalement peu questionné le moment auquel on le lui propose. Pourtant, lorsque le domaine ferme, le visiteur ne cesse pas de consommer. 


1. Après 18h, où va la valeur touristique ?


Un visiteur qui quitte un domaine en fin d'après-midi ne quitte généralement ni le territoire, ni sa posture de consommateur. Il rejoint son hôtel, cherche une terrasse, réserve un restaurant, assiste à un événement ou poursuit sa découverte ailleurs. La dépense continue, seule sa destination change. Les grandes destinations urbaines ont d'ailleurs commencé à mesurer cette économie du temps. À Madrid, 30,1 % des dépenses réalisées dans les établissements interviennent entre 19h et 7h. À Montréal, les visiteurs participant à des activités liées à la vie nocturne représentent 22 % des touristes et génèrent 2,26 milliards de dollars de dépenses directes. Londres intègre également depuis plusieurs années la night-time economy à ses politiques d’attractivité économique, culturelle et touristique. Sans être directement transposables aux vignobles, ces données montrent qu’une part importante de la consommation touristique intervient précisément lorsque l’offre œnotouristique traditionnelle cesse son activité. La question dépasse donc largement les horaires d’ouverture des caves. Elle concerne la capacité d’un territoire à capter la valeur générée par les visiteurs qu’il accueille déjà.


Cette approche prend tout son sens dans les destinations viticoles matures. Lorsque les flux sont déjà importants, leur augmentation permanente peut devenir difficile, voire contradictoire avec les objectifs de préservation du territoire et de qualité de l’expérience. Créer davantage de valeur ne signifie alors plus nécessairement accueillir davantage de visiteurs. Le temps passé sur le territoire devient une variable stratégique. Plus le visiteur prolonge sa présence, plus les occasions de consommation se multiplient entre restauration, hébergement, culture, loisirs, commerce ou transport. L’enjeu n’est d’ailleurs pas que le domaine capte seul l’ensemble de ces dépenses, mais que la destination viticole conserve le visiteur dans son écosystème économique pour renforcer la performance de sa filière œnotouristique. L’économie de la soirée ouvre une possibilité de croissance sans augmentation mécanique des flux. Au nombre de visiteurs accueillis peuvent s’ajouter la durée de présence, le nombre d’expériences consommées, les dépenses générées localement ou encore la transformation d’une excursion en nuitée. Plutôt que de chercher systématiquement ce qu’il faudrait construire ou ajouter, une partie de la valeur réside peut-être dans une ressource déjà disponible : le temps du visiteur.


2. La nuit, un nouveau temps pour l’expérience


Ouvrir plus tard n’a d’intérêt que si cette temporalité produit une expérience différente. Une dégustation organisée à 20h selon exactement les mêmes modalités qu’à 15h ne constitue pas en elle-même un nouveau produit touristique. Le coucher du soleil est très largement valorisé dans les destinations littorales, insulaires ou urbaines. Des rooftops aux beach clubs, certains opérateurs ont construit une partie de leur attractivité autour de ce moment précis de la journée. Le vignoble possède de nombreux attributs pour en faire autant : paysages ouverts, reliefs, patrimoine, gastronomie, terrasses, jardins et espaces extérieurs. La soirée révèle aussi d’autres ressources telles que le silence, l’obscurité, la mise en lumière de bâtiments et monuments patrimoniaux ou encore, dans certains territoires ruraux, la qualité du ciel nocturne. A cet égard, plusieurs destinations viticoles ont déjà commencé à construire des produits autour de la vie nocturne. 


  • En ItalieCalici di Stelle, porté par le Movimento Turismo del Vino Italia, constitue l’un des exemples les plus structurés. Pendant plusieurs semaines estivales, domaines et villages viticoles proposent dégustations sous les étoiles, dîners, concerts, promenades au coucher du soleil ou observations astronomiques. L’édition 2026 mobilise des dizaines de domaines dans plusieurs régions italiennes. Sa force réside moins dans chaque animation prise isolément que dans sa dimension collective où la nuit devient un produit œnotouristique territorial identifiable.

  • En Californie, Sonoma Valley développe une approche différente avec les Friday Night Flights. Plusieurs wineries prolongent leurs activités le vendredi soir, en articulation avec les restaurants et établissements locaux. Le domaine constitue alors l’un des temps d’une soirée qui peut se poursuivre ailleurs dans la destination.

  • À Stellenbosch, en Afrique du Sud, les sunset wine tastings, dîners dans les vignes et programmations musicales apparaissent progressivement dans l’offre touristique régulière. 

  • À Lavaux, en Suisse, les Nuits des Capites montrent qu’une expérience nocturne peut au contraire rester confidentielle, en petits groupes, au cœur du vignoble.


Ces modèles montrent que développer l’économie nocturne ne signifie pas pour autant transformer les vignobles en lieux de nightlife. Une propriété premium peut privilégier quelques dîners privés, un domaine lifestyle développer une programmation musicale, un site patrimonial travailler la lumière et la scénographie, tandis qu’un petit producteur peut proposer des expériences intimistes au coucher du soleil. Le produit doit rester cohérent avec le positionnement du domaine. 


3. Le climat pourrait accélérer le changement de temporalité


Tenir compte de la temporalité nocturne prend une dimension supplémentaire dans les vignobles confrontés à des températures estivales élevées. En Espagne, en Italie, en Grèce, au Portugal ou dans le sud de la France, certaines activités extérieures deviennent moins attractives au cœur de l’après-midi. Promenade dans les vignes, dégustation en terrasse, vélo ou visite patrimoniale sont directement concernés par la multiplication des épisodes de forte chaleur. L’adaptation climatique du tourisme a beaucoup été abordée sous l’angle de la saisonnalité pour développer les ailes de saison - le printemps et l'automne, et mieux répartir les flux au cours de l’année. Elle pourrait désormais se jouer également à l’échelle d’une seule journée. Il ne s’agirait plus seulement de déplacer les visiteurs d’une saison à l’autre, mais de redistribuer les activités entre les différentes heures. Les expériences extérieures pourraient ainsi se concentrer davantage le matin, laisser place aux activités intérieures ou au repos pendant les heures les plus chaudes, puis reprendre en fin d’après-midi et en soirée autour du vin, de la gastronomie, de la culture ou de l’événementiel. Dans les régions méditerranéennes, cette organisation rejoint d’ailleurs des rythmes de vie historiquement construits autour du climat, que l’offre touristique n’a pas toujours intégrés. 


Cette redistribution temporelle ouvre de nouvelles perspectives économiques. Une contrainte climatique peut devenir le point de départ d’une nouvelle séquence touristique. La baisse des températures, le coucher du soleil et l’évolution de la lumière créent des conditions propices à de nouvelles formes de découverte du vignoble. La soirée ne vient alors plus simplement prolonger la journée, elle peut en devenir l’un des temps forts. Une telle évolution suppose néanmoins que le reste de l’écosystème suive. Décaler les expériences sans adapter les transports, la restauration ou les horaires des autres services ne ferait que déplacer le problème. L’adaptation climatique rejoint ainsi directement la question de la coordination territoriale. 


4. De l’ouverture tardive à l’écosystème de destination


Si l’opportunité paraît évidente du côté du visiteur, son exploitation est beaucoup plus complexe pour les professionnels. Prolonger les horaires signifie augmenter les amplitudes de travail, organiser des rotations d’équipes, supporter des coûts supplémentaires et fonctionner sur des volumes de clientèle parfois difficiles à prévoir. En France, cette question intervient dans un contexte déjà marqué par de fortes tensions sur l’emploi touristique. En 2026, 44 % des projets de recrutement dans l’hébergement-restauration sont considérés comme difficiles. Cette proportion approche 59 % pour les cuisiniers et dépasse 73 % pour les chefs cuisiniers. En Bourgogne-Franche-Comté, près d’un recrutement sur deux dans le secteur est jugé difficile. À cela s’ajoutent le coût du travail, les règles relatives aux amplitudes, aux heures supplémentaires et aux temps de repos, les déplacements des salariés en soirée et, lorsque l’activité se prolonge davantage, les dispositions spécifiques au travail de nuit. Une économie touristique de soirée ne peut donc pas reposer durablement sur un effort supplémentaire demandé à des opérateurs déjà confrontés à des difficultés de recrutement et de rentabilité.


La semaine dernière, je souhaitais dîner à Vézelay, dans le vignoble de Bourgogne, avant un concert organisé dans la basilique. En remontant la rue principale, la plupart des restaurants étaient fermés. Parmi ceux qui étaient ouverts, beaucoup étaient complets et l’accueil réservé aux visiteurs arrivant sans réservation pouvait parfois être particulièrement abrupt. Nous étions pourtant un samedi soir d’août, en pleine saison touristique, dans une destination dont la basilique accueille près d’un million de visiteurs par an. Il ne s’agit évidemment pas de reprocher à un restaurant complet de ne plus disposer d’une table, mais l’exemple montre la différence entre attirer des visiteurs et être organisé pour les accueillir. Un concert en soirée génère potentiellement de la restauration, du transport, du stationnement et de l’hébergement. Lorsque les capacités, les horaires et les services ne sont pas coordonnés avec cette demande, une partie de la valeur potentielle reste sans réponse. L’accueil fait lui aussi partie du produit. Orienter vers une alternative, proposer un autre horaire ou simplement accompagner correctement une demande à laquelle on ne peut répondre participe encore à l’expérience. Le visiteur ne perçoit pas le concert, le restaurant, son hôtel et son transport comme quatre filières indépendantes. Il vit une seule et même destination.


Pour les opérateurs, il s'agit dès lors de rendre l’expérience de la soirée soutenable. Le développement des amplitudes tardives pose directement la question de leur coût pour l’entreprise et de leur attractivité pour les salariés. Le niveau des charges sur les horaires les plus contraignants, les modalités de l’emploi saisonnier ou encore les dispositifs permettant de faciliter les recrutements font donc partie du débat. Des réponses sont déjà mobilisables à travers les groupements d’employeurs, la mutualisation de certaines ressources humaines, l'organisation des rotations ou des solutions de logement organisées pour les saisonniers dans les destinations où le logement est rare ou cher. Tout en sachant que l’ensemble de l’offre de la destination n’a pas non plus besoin d’être disponible en permanence. La Destination Vallée du Rhône Nord en fournit une bonne illustration avec les Rendez-Wine. De mai à septembre, domaines et acteurs touristiques volontaires participent à une programmation commune mêlant apéros dans les vignes, dégustations au coucher du soleil, afterworks, concerts ou expériences gastronomiques. Le principe répond directement aux contraintes des petites entreprises touristiques : tous les domaines n’ont pas besoin d’ouvrir tous les soirs pour que la destination, elle, propose régulièrement quelque chose à vivre après 18h. La mutualisation porte sur le calendrier, la programmation, la communication et la mise en marché. Une rotation entre opérateurs permet de maintenir une offre régulière tout en répartissant l’effort. Cette coordination doit également intégrer la mobilité. Les vignobles sont souvent des territoires ruraux où les transports publics deviennent rares en soirée. Navettes, transports à la demande, taxis, VTC ou services proposés par les hébergeurs sont d’autant plus indispensables que les expériences associent déplacement et consommation de vin. Sans solution de mobilité, l’économie nocturne du vignoble atteint rapidement ses limites.


Disposer d’un écosystème d’acteurs ne suffit cependant pas à créer un produit touristique lisible et commercialisable. Les différentes composantes de l’offre existent souvent déjà, mais c’est encore au visiteur qu’il revient de les identifier, de les assembler et de les réserver. Construire une véritable économie de la soirée suppose donc de connecter les expériences, leurs horaires et leurs disponibilités avec la restauration, l’hébergement et les solutions de mobilité. Les agents IA pourraient considérablement faciliter cette étape. En croisant horaires, disponibilités, localisation, préférences du visiteur et solutions de mobilité, ils permettront progressivement de composer des parcours personnalisés à partir d’une offre jusque-là fragmentée : dégustation au coucher du soleil, dîner à proximité, concert ou événement, puis retour vers l’hébergement. Pour les territoires ruraux, cette capacité peut devenir particulièrement structurante, car leur limite ne tient pas toujours au manque d’offre, mais à sa dispersion et à la difficulté de la rendre immédiatement lisible et réservable. Quatre niveaux de maturité sont ainsi à prendre en compte dans l'émergence de l'offre nocturne dans les destinations viticoles : l’offre individuelle, la programmation mutualisée, l’écosystème intégré de destination, puis sa mise en marché dynamique et personnalisée.


Notre conviction, étendre le temps touristique plutôt que les flux


Après s'être concentré sur l'enrichissement et la diversification de l'offre, le prochain levier de développement de l'oenotourisme pourrait être moins spatial que temporel. Dans les destinations déjà fortement fréquentées, prolonger le temps de présence peut créer davantage de valeur sans rechercher systématiquement une augmentation des flux. Mais cette évolution suppose des modèles économiques soutenables et une organisation capable de relier expériences, restauration, culture, hébergement et mobilité. Un domaine peut organiser une soirée. Un restaurant peut prolonger son service. Un site culturel peut programmer un concert. Seule une destination peut faire fonctionner les trois ensemble. Créer davantage de valeur ne passe pas toujours par davantage d’offre ou davantage de visiteurs. Cela passe aussi par une meilleure organisation de l’existant. 


Chez Calice Hospitality & Wines, nous accompagnons domaines viticoles et destinations dans la conception, la structuration et la mise en marché d’écosystèmes œnotouristiques plus performants. Vous souhaitez repenser votre stratégie œnotouristique à l’échelle d’un domaine ou d’une destination ? Échangeons. www.calicehospitality.com I hello@calicehospitality.com 

 
 
 

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